“Être au Monde
- et autres tentatives”
CIRQUE, RADIOPHONIE, PAYSAGE
Katell Boisneau en création à San Gavinu Di Tenda (Corse) © Photo : Matthieu Tomi
Sortie (prévisionnelle) de création : ETE 2025
Auteure et Interprète : Katell Boisneau
Création sonore : Matthieu Tomi
Dramaturgie & mise en scène : Pierre Tallaron
Création soutenue par Archaos-Pôle Cirque Méditerranée, La Cascade-Pôle National Cirque, ARTCENA (Katell Boisneau est lauréate du dispositif “Ecrire pour le cirque 2024), L'Aria (Corse), la Commune de San Gavinu di Tenda.
NOTE d’INTENTION
« Enigme parmi les énigmes, la manière humaine d'être vivant ne prend sens que si elle est tissée aux milliers d'autres manières d'être vivant que les animaux, végétaux, bactéries, écosystèmes, revendiquent autour de nous. L'énigme toujours intacte d'être un humain est plus riche et poignante quand on la partage avec les autres formes de vie de la grande famille, quand on leur prête attention, quand on fait justice à leur altérité. Ce jeu de parenté et d'altérité avec les autres vivants, les causes communes qu'ils font lever en politique vitale, participe de ce qui rend si riche le « mystère à vivre » d'être un humain. »
Baptiste Morizot, Manière d'être vivant - p.35-36
Quand je lis Baptiste Morizot, depuis un bistro à Marseille, je me sens concernée, vivante, en relation au monde, je comprends ma place d'être humain, je ressens le droit et le plaisir d'être au monde, (déchargée de toute morale ou culpabilité.)
Je bois mon café et je repars, droite dans mes bottes, jusqu'au marché. Aujourd'hui, c'est le marché paysan, d'ailleurs. Un bon rendez-vous de citadins.
Vivre, s'entrainer, improviser dans la « Nature », ceci pendant quelques jours, est une expérience dense, vivifiante, qui reconnecte avec l'instant, avec le vivant.
Pendant plusieurs mois ou plusieurs années, l'expérience est plus complexe, plus introspective.
Le soleil se lève, je suis debout sur le mât, en haut d'une falaise surplombant la vallée du Nebbiu, en Corse. J'entends des oiseaux, un âne, un cochon au loin, des coups de fusil, des corbeaux, un groupe électrogène, un homme qui appelle sa bête, son écho, un chien, un enfant qui fait le bruit de la voiture, une tronçonneuse. Une nuée d'oiseaux me frôle. Le paysage s'étend de la montagne à la mer. J'observe, je me dis « c'est beau.... »
Je suis sur l’île depuis un et demi, je m'entraine dehors, j'improvise, je continue mon travail : danseuse, artiste de cirque et harpiste. Je fais mes courses à l'hypermarché de la vallée. Je rencontre la solitude, ou ce qu'on peut traduire par « être éloignée d'une vie sociale et culturelle ».
Pourtant la forêt grouille, le maquis aussi.
Sur le mât, j'éprouve l'air, le vent, la lumière. Je pose des mots, des sensations. Je parle à voix haute.
J'essaie de faire lien avec ce qui m'entoure.
L'espace me paraît immense.
Parmi les oliviers, depuis mon poteau de 6 mètres, j'essaie de sentir que je suis là.
« Je suis là ? Est-ce que je suis là, là ? »
…Silence de vallée
« Comment faire pour me sentir là ? Ramasser du bois. Faire un feu et cuisiner là. Semer des graines. Marcher jusqu'à l'autre village et revenir. Suivre la trace d'un sanglier. Me planter dans le sol et m'enraciner. »
Une liste de tentatives. Je me vois faire. Je ris.
Silence.
Je ris devant le silence.
Je ris seule dans le maquis. Seule sur le chemin.
Silence. Mon silence.
La nature vit. La nature vit à côté de moi.
Comment être là, dans ce petit village, sur une île, et reliée au(x) monde(s) ?
Je me situe sur une carte, je regarde la ligne des cimes.
Je me raccroche au mât comme à la pointe d'un compas.
Comment être au monde ?
Comment faire partie de ce paysage ? Devenir paysage ?
Ces questions naïves et si intimes au début, prennent la dimension d’une quête. Une quête anthropologique et politique.
Katell Boisneau, octobre 2023
ORIENTATIONS ARTISTIQUES
Être un repère, un élément graphique, un corps traçant une ligne, une courbe dans l'espace. Une silhouette humaine posée à différents points du paysage.
Être un élément vivant, sonore, rythmique, un bruissement, une confidence. Être un humain, un lien sensible avec l’environnement.
Interviewer les habitants, vacanciers, voyageurs présents sur le territoire. Partager notre expérience intime avec le paysage.
Inviter le public dans les recoins du paysages, marcher, écouter, observer. Faire lien entre nous, regardants. Nous décentrer. Nous positionner ensemble, dans le temps et l'espace du paysage. Multiplier les perspectives.
Révéler la quête d’un être humain, qui cherche sa place, son rôle dans la « grande famille du vivant* » . Il essaie de s'intégrer. Il fait des efforts pour être là, pour être un peu Nature.
NOTE du metteur en scène
“Être au monde, la belle histoire !
Être au monde est une belle histoire, c'est sûr, qu'on choisit de se raconter.
Donna Harraway raconte dans un entretien que l'on naît d'abord dans un paysage d’histoires: histoire nationale, histoire de colonisation, histoire de race, histoire d'exploitation du sol et du sous-sol, histoire des sciences et des technologies, histoire de sexe, de genre, de classe, histoire d'élevage, histoire de nature, ...
À partir de là, comment peut-on « bricoler » avec ce qui vit en nous du monde extérieur: comment chercher le contact, jouer et interagir avec les puissances visibles et invisibles qui composent un paysage ? Comment pister les récits d'un paysages qui peuplent nos imaginaires? Et alors que raconter? Quel sens donner à cette histoire que nous nommons "être au monde"? Dans quel monde est il question d'être? A-t-on vraiment du désir pour lui ? Sont-ils plusieurs ces mondes ? Se définissent ils par les questions qu'on leur pose ?
Et si être au monde c'était davantage faire le choix du comment plus que du pourquoi ?
Comment faisons nous monde ? Voilà la question.
Il n'est plus question d'être ou ne pas être; mais bien de savoir comment être (ou ne pas être). Alors, comment faisons nous monde ?
Indéniablement, par des tentatives.
Être au monde -et autres tentatives- est une oeuvre kaléidoscopique, ou se conjuguent: cirque, documentaire sonore et espaces de pleine nature.
La place du public est cruciale bien sur.
Elle devra rester entière. C'est le regard du spectateur qui fait le paysage.”
Pierre Tallaron